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Souvenir de la France Libre
par le Dr AF Lemanissier
Mis en ligne le 10 juillet 1999 - Maître toile

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Le récit que vous allez lire a fait l’objet d’une causerie à Asquins le 18 juin 1988. Lorsque les Amis de Vézelay nous ont demandé un résumé pour leur Bulletin nous avons accepté bien volontiers, mais l’obligation de réduire à quelques pages un exposé qui a duré une heure et demie nous a posé quelques problèmes et nous espérons que cela n’aura pas trop desséché notre présentation.

André-François et Louise-Marie LEMANISSIER sont deux médecins qu’au cours de ce récit nous désignerons sous leurs initiales : AF et LM.

En 1939, ils étaient récemment mariés et venaient de terminer leur médecine. AF était spécialisé en pneumo-phtisiologie et LM en biologie.

En septembre 1939, AF est mobilisé. Affecté comme médecin sous-lieutenant dans une unité d’artillerie stationnée dans l’Est (où l’hiver fut particulièrement rigoureux) il fait, en mars 1940, une grave affection pulmonaire pour laquelle il est hospitalisé d’abord à Metz, ensuite à Paris au Val de Grâce, puis dans un sanatorium militaire de la région parisienne.

C’est là qu’il se trouve (comme malade) au moment de la foudroyante avance des troupes allemandes en mai-juin 1940. Ce sanatorium fut alors dissout, les malades étant renvoyés chez eux en permission de convalescence.

André-François Lemanissier

Historique de l'hôpital du Mans

Pendant cet hiver 39-40, LM avait pris un poste dans une clinique du Mans et c’est là que AF alla la rejoindre, mais les troupes allemandes qui avançaient toujours se trouvèrent bientôt toutes proches du Mans. AF et LM partirent alors tous deux en voiture en direction de la Bretagne où les parents de LM avaient passé ce premier hiver de guerre, près de Paimpol. Mais là aussi, arrivaient déjà les Allemands qui avançaient toujours.

C’est alors que AF eut connaissance de l’appel du 18 juin par lequel le Général de Gaulle engageait tous les Français qui le pouvaient à le rejoindre en Angleterre. AF décide de répondre à cet appel et cherche un moyen pour y parvenir, mais il n’arrive pas à partir de Paimpol. Il demande alors à LM de le conduire vers Brest en suivant la côte, espérant ainsi trouver dans un des ports qu’ils traversaient un moyen d’embarquer.

Dans le port de Tréguier, ils aperçoivent un bateau, toutes voiles hissées, qui paraissaient en partance. AF demande au patron de ce bateau où il va et ce dernier lui répond qu’il part pour l’Angleterre. AF lui demande alors de l’emmener et il accepte. Deux autres officiers français étaient d’ailleurs déjà dans le bateau. AF et LM se séparent et AF monte à bord. Au dernier moment il voit que le patron embarque sa femme et son jeune fils. AF lui demande alors s’il accepterait d’emmener LM ce qu’il accepte. AF redescend et demande à LM si elle veut le suivre. La décision fut angoissante à prendre. LM n’avait pas du tout prévu cette éventualité. Ses parents croyaient qu’elle reviendrait le soir ou le lendemain et la santé de son père, gravement malade, rendait improbable qu’elle le revoie jamais ; Pourtant elle décide de partir et elle embarque.

Auparavant, AF et LM demandent à des personnes qui se trouvaient sur le quai si elles accepteraient de reconduire leur voiture à Paimpol aux parents de LM et de leur apprendre que leur fille était partie avec son mari, et ces inconnus qu’ils n’ont jamais pu remercier l’ont fait. C’est ainsi que AF et LM ont quitté la France le 22 juin 1940.

Après trois jours de traversée, le bateau qui s’appelait " Fleur d’Océan " arrive à Plymouth où se trouvait déjà un grand rassemblement de bateaux venus de France. Mais leurs passagers ne sont autorisés à débarquer qu’au bout de trois jours, car les Anglais, redoutant beaucoup l’infiltration d’espions, faisaient de nombreuses vérifications. Et puis, dès qu’ils débarquent, militaires et civils sont séparés et orientés différemment.

AF est envoyé dans un camp militaire près de Liverpool.

LM est gardé avec les civils, groupés eux aussi dans des camps. Elle reste d’abord à Plymouth puis elle est envoyée à Londres. Là elle est placée, comme tous les civils, dans une des familles anglaises qui acceptaient des réfugiés. Ceux-ci étaient très surveillés et soumis à des vérifications fréquentes et assez contraignantes. De plus, pendant plusieurs semaines, LM est absolument sans nouvelles de AF, et le bruit courait, parmi les réfugiés civils, que les militaires français avaient été ou seraient renvoyés en Afrique du Nord.

Or, contrairement à ces rumeurs, le Général de Gaulle s’était employé pendant ce temps, à réorganiser une nouvelle armée française et ceci, malgré le peu de bonne volonté des Anglais, effrayés par son audace et qui ne croyaient guère à la réussite d’une telle entreprise. Dans cette armée, connue sous le nom de Forces Françaises Libres (F.F.L.), on acceptait les engagements de tous les volontaires. Il y avait environ 18000 militaires français passés en Angleterre, venus de France, après Dunkerque ou de Norvège, mais seulement 1200 de ceux-ci s’engagèrent dans le F.F.L.

AF est un des premiers à signer un engagement. Fin juillet 1940, il est envoyé à Londres ou il et affecté comme médecin chef du casernement où étaient groupés tous les militaires qui s’engageaient. Là, il apprend que les civils français étaient également arrivés dans la région londonienne. Après beaucoup de recherches, facilitées par la bonne coopération de l’administration anglaise, il arrive à trouver l’adresse de LM et la retrouve enfin. Leur joie fut grande. A partir de ce moment le statut de LM change totalement. Femme d’un officier allié, elle échappe à toutes les contraintes.

C’est alors qu’apprenant qu’il y avait des femmes engagées comme militaires dans certains services de l’armée anglaise (service de santé en particulier), LM envisage que la même innovation pourrait être introduite dans les FFL. Avec une jeune femme pharmacien, passée comme elle en Angleterre, elle fait une demande d’engagement dans les FFL. Ce projet soulevait une question de principe qui a, paraît-il, provoqué des discussions assez vives à l’Etat Major. C’est le Général de Gaulle lui-même qui trancha en déclarant : " Nous sommes très peu nombreux. Partout où une femme peut tenir un poste, il faut l’accepter " .

C’est ainsi que LM fut l’une des deux premières femmes engagées dans l’armée française à titre militaire. Sa nomination comme médecin sous-lieutenant est signée de Gaulle.

A ce moment, et pour éviter des représailles aux familles restées en France, il fut suggéré aux Français Libres de changer de nom. AF et LM prirent le pseudonymes de " ASQUINS ", village très cher à LM et dont la famille maternelle est originaire depuis des générations et où sa mère possédait encore la maison familiale. De plus, il se trouvait que le nom de " ASQUINS " prononcé par les Anglais, prenait une consonance très british. C’est donc sous ce nom qu’ils ont été désignés à partir de ce moment.

AF et LM restèrent d’abord à Londres où ils furent affectés comme médecins à l’Infirmerie du Dépôt des FFL. Ils en assuraient le travail médical habituel : visite et traitement des malades, des accidentés etc.… Ils assuraient aussi les visites médicales d’incorporation des volontaires qui continuaient encore de s’échapper de France, et c’est ainsi qu’ils eurent l’occasion d’incorporer les hommes venus de l’Ile de Sein dont on sait qu’ils réussirent tous à gagner l’Angleterre. AF et LM passèrent à Londres l’hiver 40-41, l’hiver du " Blitz " durant lequel l’Angleterre et surtout la région londonienne furent soumises à des bombardements aériens d’une fréquence et d’une intensité terribles et que les Anglais supportèrent avec un courage et un sens de la discipline remarquables.

En 1941, les FFL s’étaient augmentées de militaires venant des colonies ralliées à la France Libre. Les unités françaises combattantes commencèrent à reprendre leur place sur les terrains d’opération. En particulier, lorsque les Anglais décidèrent de déclencher une opération militaire en Syrie, de Gaulle voulut que les FFL y participent. Il pensait que c’était nécessaire pour que la France conserve une influence dans ce pays. La campagne de Syrie avait pour but d’empêcher les Allemands et les Italiens de s’introduire dans cette région qui les intéressait beaucoup parce qu’ils convoitaient le pétrole irakien qui y transitait par oléoduc, alors qu’eux-mêmes avaient, en pétrole, un ravitaillement très insuffisant. La Syrie-Liban était sous mandat français et des troupes du gouvernement de Vichy y cantonnaient mais ne paraissaient pas vouloir s’opposer véritablement à l’infiltration italo-allemande. C’est ce qui décida les Anglais à intervenir et les FFL à participer à leur action.

ambulance.JPG (172124 octets) El Azragh février 1942: Simone Buterne, Louise Marie Lemanissier, Alderson, Fruchaud, Schick, Boillot

 

Les unités combattantes avaient besoin qu’un service de santé les accompagne et c’est ainsi que AF et LM furent affectés à une Ambulance Chirurgicale mobile de campagne. Cette ambulance était appelée l’Ambulance HADFIELD-SPEARS, du nom de deux riches anglo-américaines qui en avaient fait don. Elle comportait une trentaine de camions dans lesquels était transporté tout le matériel. Tous les médecins et gestionnaires étaient français, mais le personnel : infirmières, infirmiers, conducteurs étaient en partie anglais (dont une vingtaine de jeunes anglais, objecteurs de conscience, très sympathiques).

L’ambulance quitta l’Angleterre le 21 février 1941. Elle embarqua à Greenock sur un transatlantique " l’Otranto " qui faisait partie d’un convoi d’une vingtaine de bateaux à destination de l’Orient. Ce convoi fit le tour de l’Afrique sans incidents, échappant aux sous-marins allemands, nombreux dans l’Atlantique où ils causaient des lourdes pertes aux navires alliés. Après 65 jours de traversée, l’ambulance débarqua à Suez et fut dirigée sur un camp en Palestine. Là, on fit le déballage, l’inventaire du matériel et on le mit en état de fonctionnement. L’ambulance était donc prête lorsque, en mai 1941, débuta la campagne de Syrie.

Au cours de cette campagne, les Français Libres furent donc opposés aux troupes vichystes commandées par le Général Dentz. Ce fut moralement très pénible en raison de ces combats fratricides. Cette campagne fut également meurtrière de deux côtés. Elle se termina par la défaite des troupes vichystes qui quittèrent la Syrie, mais environ 6000 soldats ou officiers sur 30000 restèrent, se ralliant aux FFL.

Pendant cette campagne, l’ambulance H.S. travailla intensément. AF était chargé du triage des blessés, de leur donner les premiers soins et de la radiologie. LM donnait les anesthésies. A la fin de la campagne, l’ambulance s’installa d’abord à Damas, puis à Beyrouth, dans des hôpitaux civils italiens et allemands abandonnés. Là, on continua le traitement des blessés et on profita de cette pause pour compléter et améliorer le matériel et aussi pour modifier l’organisation de l’ambulance.

On s’était rendu compte qu’en chirurgie de guerre l’infection des plaies était un gros danger et en aggravait considérablement le pronostic (il faut se rappeler qu’à l’époque il n’y avait pas encore d’antibiotique). La meilleure parade contre l’infection était alors d’intervenir le plus précocement possible en débridant, en mettant à plat les blessures et en faisant une large désinfection. Mais pour pouvoir agir ainsi, il fallait que l’ambulance soit pratiquement au contact des combattants. On divisa donc l’ambulance en deux échelons : un échelon avancé, léger, mais néanmoins suffisamment équipé pour traiter les grands blessés et un échelon lourd, plus confortablement installé sur lequel étaient dirigés les blessés moins urgents et ceux déjà traités par l’échelon avancé.

Pour que cet échelon avancé réponde à ce qu’on attendait de lui, il fallait le munir d’une salle d’opération qui soit très vite fonctionnelle et facilement mobile. Pendant le séjour de l’ambulance à Beyrouth, AF fut chargé de réaliser une telle opération. Pour ce faire, il prit deux camions de dimensions moyennes (car de gros camions auraient eu des difficultés pour circuler dans le désert) et les fit aménager par un carrossier de la façon suivante : ces deux camions devaient être disposés parallèlement. Les parois rapprochées étaient coupées à mi-hauteur. Les parties inférieures, articulées, se rabattaient et se rejoignaient pour former le plancher. Les parties supérieures relevées et jointes formaient le toit. L’intérieur était bien aménagé et pourvu d’un bon matériel, bien amarré.

Ainsi organisée, l’ambulance était prête à accompagner la 1ère DFL (Première Division française Libre) qui devait participer avec le Anglais à des opérations en Libye. En effet ce pays était devenu un nouveau terrain de combats. Les Italiens l’avaient annexé en 1912 et, de ce point de départ, en 1940, ils envisageaient d’envahir l’Egypte, pays anciennement sous protectorat anglais et où ceux-ci avaient conservé une grosse influence et le droit de maintenir des troupes. Dès 1940 des combats avaient commencé dans cette région. Mais, dans le désert, la guerre prend un aspect très particulier car les problèmes de ravitaillement (eau, carburant, etc. ) en modifient toutes les données. Les succès militaires permettent aux troupes d’avancer mais en même temps les éloignent de leurs bases, ce qui finalement les oblige à stopper leur avance. Ainsi depuis 1940, l’un et l’autre des belligérants avaient déclenché des offensives successives, sans obtenir de résultats définitifs, qui s’étaient seulement soldées par une série d’avances et de replis.

Au moment où la première DFL associée aux troupes anglaises arrive en Libye les Anglais avaient réussi à stopper la dernière avancée de troupes de l’Axe. Pour leur barrer la route, ils avaient établi une ligne de défense Nord-Sud, partant de Tobruk, port sur la Méditerranée, et dont le point le plus au sud, à environ 100 Km de Tobruk, était un plateau aride et absolument désertique qui s’appelait Bir Hakeim (plus au sud s’étend une zone marécageuse qu’il était inutile de surveiller, aucune armée motorisée n’aurait pu impunément s’y engager).

C’est à Bir Hakeim que fut installée la 1 ère DFL, commandée par le Général Koenig. Elle avait pour mission de contenir au sud les forces de l’Axe, commandées par le Maréchal Rommel et d’empêcher qu’elles contournent par le sud la ligne de défense alliée, la prenant ainsi par le revers.

L’ambulance réorganisée quitta Beyrouth en décembre 1941 avec la 1 ère DFL, elle traversa la Palestine, l’Egypte, la partie Est de la Libye et, après quelques péripéties, se déploya pour devenir opérationnelle. L’échelon arrière lourd fut installé à Tobruk dans un ancien hôpital italien où il pouvait recevoir les blessés que lui envoyait l’échelon avancé. AF et LM avaient été affectés à l’échelon avancé. Celui-ci e fixa à Bir Hakeim où il était installé au centre du périmètre tenu par la 1 ère DFL. Son personnel, au nombre d’une vingtaine, partageait alors exactement les conditions de vie des combattants, exposés comme eux aux bombardements répétés de l’aviation italo-allemande, subissant des conditions climatiques très dures à cause des variations de température et surtout des vents de sable et soumis aux restrictions distantes d’environ 900 km La privation d’eau, limitée à 3 litres par jour et par personne, était particulièrement pénible et compliquait fort le travail de l’ambulance.

AF et LM restèrent 4 mois à Bir Hakeim avec l’échelon avancé. Puis le chirurgien chef dut partir pour raison de santé et l’ambulance quitta Bir Hakeim. Elle y fut remplacée par une autre ambulance FFL qui garda la salle d’opération.

Fin mai 1942,Rommel déclencha une attaque massive des troupes italo-allemandes contre la ligne de défense alliée. Celle-ci fut enfoncée dans toute sa partie nord. Seul résista pendant 17 jours le poste de Bir Hakeim tenu par les Français, ce qui retint pendant ce temps les armées de l’Axe et permit aux Anglais d’organiser une nouvelle ligne de défense à 70 km à l’Ouest d’Alexandrie : cette fois, les troupes italo-allemandes furent stoppées et ne purent atteindre l’Egypte, le Canal de Suez et le Moyen Orient qu’ils convoitaient toujours. C’est alors seulement que les Français encerclés à Bir Hakeim réussirent une sortie pour rejoindre les troupes anglaises. La résistance française fut un magnifique exploit mais elle entraîna de lourde pertes pour la 1ère DFL, 978 tués pour un effectif de 3723.

L’ambulance H.S. qui était installée à l’arrière à El Sollum reçut et soigna les Français blessés. Ensuite toutes les troupes Françaises se replièrent vers l’Egypte et l’ambulance s’installa d’abord à Alexandrie puis à Heliopolis près du Caire.

AF et LM, physiquement très éprouvés par cette campagne de Libye obtinrent en septembre 1942 une permission de 15 jours qu’ils allèrent passer au Liban.

A l’expiration de cette permission, ils s’apprêtaient à rejoindre l’ambulance en Egypte. Mais le médecin-général, directeur du service de santé au Moyen-Orient les convoqua et il signifia à AF qu’il voulait le garder pour organiser un centre de traitement pour les tuberculeux. En effet, il commençait à y avoir de nombreux cas de tuberculose dans l’armée, dans la marine, et aussi chez les fonctionnaires civils français, toutes catégories de malades qui, avant la guerre, étaient renvoyés en France pour être soignés, ce qui était présentement impossible. Et rien n’était alors organisé pour eux dans les FFL. Et il se trouvait que parmi tous les médecins ralliés aux FFL, AF était le seul spécialiste en pneumo-phtisiologie. C’était donc un ordre et qui les consterna. Il s regrettaient très vivement de quitter l’ambulance et tous les amis qu’ils s’y étaient faits, mais ils durent rester.

Le directeur du service de santé mit à la disposition de AF une caserne désaffectée à Mezzé, près de Damas et tout le matériel sanitaire nécessaire à cette création. AF organisa un sanatorium de 220 lits et put rapidement se rendre compte qu’en effet un tel établissement était devenu indispensable (là aussi, il faut se rappeler qu’à cette époque, on ne disposait pas encore des antibiotiques antituberculeux et que cette maladie faisait alors beaucoup de ravages). LM ne rejoignit pas non plus l’ambulance. Elle fut affectée à l’Hôpital Militaire de Damas, au laboratoire de Biologie et au service des consultations externes.

Ils restèrent ainsi 3 ans à Damas, regrettant toujours l’ambulance, mais ayant la satisfaction de se dire qu’ils faisaient un travail vraiment utile.

Puis, au printemps 1945, éclatèrent des heurts entre Français et Syriens. De Gaule leur avait promis l’indépendance dès la fin des hostilités et ils trouvaient que cela tardait. Leur impatience (avivée de l’extérieur ?) fut à l’origine de ces troubles qui dégénérèrent bientôt en véritables combats et entraînèrent des pertes humaines de deux côtés. Finalement, sous la pression des Anglais, les Français durent quitter la Syrie.

Seuls, y restèrent pour quelques mois, des aviateurs français qui assuraient le fonctionnement des lignes aériennes civiles syriennes et le sanatorium de Mezzé, car l’évacuation de malades nécessitait une assez longue organisation. Y resta donc le personnel médical et infirmier (volontairement car ils étaient tous en droit de demander leur démobilisation) et les malades tuberculeux auxquels, après les événements, on avait adjoint une vingtaine de lépreux français, originaires du Pacifique, et jusque là traités dans une léproserie syrienne.

Pendant six mois tous les occupants du sanatorium vécurent confinés, pratiquement prisonniers, gardés par des militaires anglais et de gendarmes syriens. C’était assez démoralisant. Enfin, en novembre 1945 les malades furent rapatriés. Dirigés sur Beyrouth, ils furent embarqués sur un navire hôpital anglais l’" ABA ". Ce bateau avait ramassé autour de la Méditerranée tous les derniers éclopés de cette guerre. Lorsqu’il arriva à Beyrouth, il y avait déjà sur l’ABA des grecs, des yougoslaves et des Italiens. Quant aux Français tuberculeux et lépreux, on leur avait adjoint au dernier moment des malades psychiatriques.

L’ABA déposa chacun dans son pays respectif, faisant ainsi des esclaves en Grèce, en Yougoslavie et à Naples. De ce fait l’ABA mit 15 jours à arriver à Marseille. Là rien n’était organisé pour l’accueil des malades et AF dût s’occuper de les répartir chacun suivant leur lieu d’origine. Cela n’était pas facile et demanda encore trois semaines. Enfin, tout étant terminé AF et LM regagnèrent Paris où ils purent se démobiliser.

A présent lorsqu’ils repensent à toutes ces années, ils considèrent d’abord qu’ils ont eu de la chance que tous ces événements se soient bien terminés pour eux. Ils ont vécu des moments passionnants. Ils ont rencontré un grand nombre d’individus (français ou étrangers) possédant une personnalité extraordinaire, parfois fascinante et tout cela a beaucoup marqué leur existence.